Mon rêve bleu à deux

Il y a des jours que vous n’oublierez probablement jamais. Des moments qui vous marqueront. Des histoires qui resteront. En 2019, j’ai réalisé mon rêve le plus fou. Mon rêve bleu..à deux.

Mon roi d'espagne

Samedi 8 juin 2019, il est presque 15h et je suis arrivée aux Houches. Je n’ai pas le temps de poser ma valise qu’en Espagne, le départ est donné. A cet instant, je ne me doute de rien. Le départ d’un rêve de gosse vient d’être lancé. Les yeux rivés devant l’écran de mon téléphone, j’assiste à la course de mon frère. 10km pour pouvoir rêver des championnats d’Europe U20. Cela fait plusieurs compétitions qu’il court…qu’il marche après les minimas. C’est l’épreuve de la dernière chance. Je suis là, avec ma mère, les yeux sur l’écran. Le chrono tourne, il enfile les kilomètres, il grimace. Ca va être chaud ! Sa première sélection en équipe de France remonte à 2018. Mon frère avait endossé le maillot bleu à mon plus grand bonheur. Il doit surement y penser à ce maillot. Il rentre dans les derniers mètres, le visage crispé. On y croit. 43’51, aie ! Les minimas lui échappent ! J’ai un sentiment étrange : j’étais déçue qu’il ne réalise pas les minimas mais je n’étais pas inquiète sur sa potentielle participation aux Europes. Il y a des choses que vous n’expliquez pas entre jumeaux. Sa performance le place 12e au bilan européen et devrait lui suffire pour être sélectionné et ça sera le cas ! En juillet prochain, il prendra le départ des championnats d’Europe U20 sur 10000m marche. INCROYABLE !

Comme si c'était écrit

La performance de mon frère m’a presque fait oublier pourquoi j’étais là. Demain, dimanche 09 juin 2019, je prendrai le départ des championnats de France de course en montagne à Saint Gervais. 4 mois en arrière j’avais fait le choix de réduire les compétitions sur piste et de faire de cette échéance l’objectif principal. C’est une nouvelle discipline pour moi. Finalement je n’avais fait que deux trails dans ma vie. J’ai trainé une blessure au pied pendant presque un an. J’étais ici pour découvrir la discipline et montrer de quoi j’étais capable. Laisser ceux qui ne croyaient plus en moi de côté. Quelques jours avant cette compétition, mon frère m’avait dit : “Tu imagines, si tu es dans les 4 premières tu participeras aux championnats d’Europe.” Involontairement j’avais souri. “C’est mon premier championnat Matt, un top 10 sera déjà très bien.” Enfait, je n’avais jamais oublié ce passage jusqu’au départ de la course. Et si c’était possible ? 

Pas comme d'habitude

Je m’étais rendue compte que je n’avais pas géré ma veille de course comme d’habitude. Samedi soir, avec ma mère nous avions trouvé un bon restaurant à Chamonix. L’Aiguille du midi en toile de fond. J’avais eu la brillante idée de commander des pâtes carbonara et comme si ça ne suffisait pas, j’avais pris un dessert bien sucré. Bref, rien ne laissait présager un bon état de forme pour le lendemain. La nuit va être longue. Dimanche 09 juin 2019, comme prévu, nuit agitée. Il est 8h et je commence sérieusement à sentir le stress monter. Je me répétais sans cesse que je n’avais rien à perdre. Elles avaient l’air toutes très fortes. Mais maintenant que j’étais sur cette ligne de départ, il n’était pas question de reculer. Il est 9h, le départ vient d’être donné. 

D+ quand tu nous tiens

5,2 km et 320m de dénivelé positif pour prétendre au maillot de l’équipe de France. Car oui, je n’avais pas oublié la discussion que j’avais eu avec mon frère quelques jours plus tôt. Il y a des choses que vous n’expliquez pas entre jumeaux. Dès le premier kilomètre, on m’annonce que je suis troisième. Tous les 500m je me répétais “Si tu es dans les 4 premières tu participeras aux championnats d’Europe”. Le rythme est vraiment soutenu, il va falloir tenir. Enfait, j’avais l’impression de connaître cet effort de résistance. Sur 400m, je retrouvais les mêmes sensations de lactique et de résistance à l’effort. Mon avance sur la 4e place ne diminue pas mais elle n’augmente pas non plus ! Pour être honnête, c’est l’un des efforts le plus violent que je n’ai jamais fait. Dernière descente avant la côte finale. Elle est courte mais très pentue. Je sais que ma mère est au sommet et je m’accroche à ce podium. La fréquence cardiaque est aussi haute que le taux d’acide lactique. Il reste 200m de plat. Je croise le regard de maman juste le temps de lui faire signe que je suis 3e. 33’11 d’effort pour des journées de bonheur. 

Rêve bleu, rêve à deux

A St Gervais, il pleut, beaucoup. C’est fou comme la météo ne reflète pas mes émotions. Je passe cette ligne, je serre les poings, m’écroule et pleure. Je réalise, un peu, pas du tout, c’est un sentiment très étrange. La douleur n’a pas l’intention de disparaître rapidement visiblement. Il faut dire que c’était la première fois que j’avais réussi à “débrancher le cerveau”. C’était donc ça, cette sensation. Le cœur n’a pas vraiment le temps de redescendre. Maman avait-elle compris que j’étais 3e ? Je la rejoins au sommet de la dernière côte les yeux brillants. Je me souviens d’être tombée dans ses bras et lui répéter “Maman…je suis 3e, je suis sélectionnable”. Quel moment de bonheur. En Espagne, il ne se doutait de rien encore. Je dois l’appeler. Ne laissant aucune émotion me submerger  : “J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle Matt.” “Donne moi la mauvaise alors…” “Le parcours était différent de la reconnaissance que j’ai faite la semaine dernière…mais ça ne m’a pas empêché de finir 3e !” Je me souviens encore de ce silence puis “Tu rigoles ? Dis moi la vérité !” Au fond de lui, il avait déjà compris. “Je suis dans les 4, je suis sélectionnable pour les championnats d’Europe !” Il s’est mis à pleurer.

Le 07 juillet 2019, j’ai pris le départ des championnats d’Europe de course en montagne à Zermatt en Suisse. 10 jours plus tard, il a pris le départ des championnats d’Europe U20 sur 10000m marche à Boras en Suède. Il y a des émotions que vous n’expliquez pas entre jumeaux. Mais ce weekend de juin, nous avions accompli mon rêve le plus fou. Rejoindre mon frère jumeau en équipe de France, c’était désormais chose faite !
J’ai raconté ce même récit à Margaux Achard dans sa rubrique “Le jour où” à retrouver ici

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